Actualités dans le monde juif

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jeudi 16 novembre 2017

Entretien avec le diacre Laurent Kloeble
Tudor Petcu





1.) Pour commencer ce dialogue, s'il vous plaît, veuillez parler sur vos expériences spirituelles et précisez comment vous avez découvert l'Orthodoxie.
L’Orthodoxie est pour moi l’aboutissement d’une recherche spirituelle, et mes expériences spirituelles m’y ont conduit. J’ai donc eu des expériences antérieures, préparatoires. Ma première expérience spirituelle est juive, de par ma famille. Ma mère est juive, et mon père est catholique. Mais les deux partagent un athéisme et un anticléricalisme assez fort. J’ai donc été élevé dans une famille avec un idéal politiquement de gauche (c’est-à-dire un messianisme laïc). Du côté maternel de ma famille, il y avait des cousins qui pratiquaient encore le Judaïsme de façon assez forte, sans être pour autant orthodoxes (dans le sens Juif). La première langue dans laquelle j’ai entendu des prières fut donc l’hébreu. Même si elle dégageait un côté mystérieux car je n’y comprenais rien, cela me semblait surtout folklorique et marquait un attachement désuet à un passé sans importance. J’ai connu des repas de Shabbat, des repas de Pesa’h (la Pâque juive), et des discussions avec des visions religieuses du monde qui venaient heurter ce qui se disait chez moi. Avec le recul je mets cela dans les expériences spirituelles, même si elles sont très familiales. Elles ont probablement eu un impact, d’une façon ou d’une autre, mais de façon souterraine.
Ensuite, à 25 ans, vient une expérience beaucoup plus “mystique”. Avant, je peux dire de moi que j’étais un athée, presque militant, qui voyait la religion comme une source d’obscurantisme, un frein à la science. Il me semblait que l’humanité serait bien plus heureuse sans toutes ces superstitions idiotes. Jésus n’était à cette époque qu’un personnage sympathique, à l’égal de Gandhi et Martin Luther King, dont le message d’amour originel avait été trahi par une église avide de pouvoir. Puis un jour, j’entends une voix qui me parle de façon obsédante jusqu’à ce que j’accepte de lui obéir, et cette obéissance m’a permis de sauver une vie. Ce fut pour moi un bouleversement inouï. Ceci me donne une proximité avec Saint Paul que seuls ceux qui ont connu un événement fondateur peuvent comprendre. Cette voix ne mentionne pas le Christ, juste la vie à sauver. L’évidence de Dieu me submerge alors et je me mets à étudier les religions. Bien que je me sente Juif, je n’imagine pas un instant cette pratique qui me couperait du reste du monde. Le Christ s’impose petit à petit comme une évidence, mais pas encore le Christianisme.

Mon éducation familiale et laïque française, l’antichristianisme de la partie juive de ma famille me feront encore errer 3 ans avant de me reconnaître disciple du Christ, mais d’une façon très particulière : je rencontre plusieurs prêtres catholiques et le courant ne passe avec aucun d’eux. Je suis finalement baptisé par un ami d’alors et j’arrive à ainsi à ménager mon expérience et mon héritage : être chrétien mais sans être dans l’église catholique. Je pratique alors épisodiquement dans le catholicisme, mais je trouve tout très pauvre. A cette époque le Christianisme se résume pour moi au catholicisme romain et au protestantisme. Je n’ai jamais envisagé l’Orthodoxie avant de rencontrer celle qui allait devenir ma femme, une roumaine de Bistrita, que j’ai rencontrée à Iasi. Ma dernière expérience spirituelle avant d’être confronté à l’Orthodoxie fut la franc-maçonnerie.  Le hasard des rencontres et le manque constaté dans le catholicisme m’avaient fait accepter cette invitation à rentrer dans cette société initiatique. C’est une excellente contre expérience spirituelle, et une de mes fiertés spirituelles est d’avoir été exclu de cette confrérie au final farouchement anti-chrétienne (je l’ai compris plus tard en étudiant la théologie orthodoxe). C’est en Roumanie donc que je découvre l’Orthodoxie. Ma femme m’emmène dans un monastère à Iasi, assister à une Divine Liturgie. Le choc fut immense. C’est ma seconde expérience spirituelle vraiment fondamentale. Bien que je ne comprenne rien (je ne parlais pas du tout roumain à l’époque) j’ai été bouleversé par la Liturgie. Les icônes, l’encens,  et le chant byzantin et la psalmodie qui me renvoient instantanément aux prières en hébreu de mon enfance. Je comprends que la continuité de la source juive est là. Je comprends (de façon non intellectuelle) que tout est là.

  
2.) Quelle a été la raison principale pour laquelle vous avez choisi la conversion à l'Orthodoxie?
Il s’agit du critère de vérité. Il s’agit de rejoindre l’église du Christ, laissée aux apôtres et transmise par les évêques, les Pères, les saints et les martyrs. Au début ma conversion a été basée sur un critère familial : la possibilité du mariage. Je ne concevais pas de mariage « mixte », et ma femme non plus. J’ai donc rencontré un prêtre orthodoxe à Paris. Nous avons eu 5 longs échanges. Je revenais à chaque fois avec beaucoup de questions. Il m’a rapidement conseillé de lire une catéchèse orthodoxe pour adulte. J’étais au départ réticent, car les catéchèses catholiques sont plutôt  enfantines ou niaises. Ici, j’ai été confronté à quelque chose d’une grande intelligence et finesse. J’étais surpris. L’Orthodoxie n’était qu’une suite de bonnes surprises : liturgiques, intellectuelles, etc. Devant l’insistance de mes questions il m’a suggéré d’étudier la théologie. Cela répondrait à mes questions, et à l’antisémitisme des Pères de l’Eglise, gros souci pour moi à l’époque. J’ai donc été christmé à l’été 2007 et je me suis marié la même année.
Pour les études théologiques, j’avais la chance de bénéficier d’un enseignement théologique à distance par l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge à Paris. Le critère déterminant pour moi était que l’hébreu y était enseigné. A mon sens, s’intéresser au Christianisme avait une dimension linguistique dont l’hébreu ne pouvait pas sérieusement être exclu. J’ai donc étudié jusqu’à obtenir une licence. J’ai lu énormément, appris le grec et l’hébreu. J’y ai perçu toute la cohérence avec la racine juive, que j’ai étudiée en parallèle. Chaque jour qui passe (j’étudie quotidiennement si je le peux) je valide ma conversion sur ce critère de vérité. Je ne trouve rien qui puisse mettre en défaut l’Orthodoxie. Ce qui a été transmis est ce qui a été reçu. Il y a donc ma conversion de 2007, et il y a tous les jours, ma conversion réactualisée où je valide que je suis au bon endroit avec les bonnes personnes. Je me convertis tous les jours. Je ne le vois pas comme quelque chose de terminé.


3.) J'apprécierais beaucoup si vouliez nous en dire quelques mots sur les plus belles expériences que vous avez vécues en tant qu'orthodoxe.
Il y a les moments forts au niveau personnel : mariage, baptême de mes deux filles. Mon ordination diaconale fut aussi une grande joie. Et puis il y a les expériences vraiment théologiques au niveau de l’étude. La résolution d’une énigme laissée en suspens pendant des semaines, des mois, des années parfois est une expérience vraiment extraordinaire.
Quand, vous lisez un passage du Talmud, et que cela vous permet de comprendre la littéralité en milieu Juif d’un passage des Evangiles, c’est une sensation très euphorisante. On rend grâce à Dieu d’avoir dévoilé un mystère. Votre question est intéressante, car vous demandez « en tant qu’orthodoxe ». Et il y a beaucoup de questions qui vous assaillent quand vous étudiez la théologie. Et si Arius avait raison ? Et si Nestorius avait raison ? Et si les monophysites avaient raison ? les catholiques ? les protestants ? les néo-protestants ? les mormons, les témoins de Jéhovah, les francs-maçons, les vieux-calendaristes, etc. La foi vous rassure, car vous savez que l’église est détentrice de la vérité. Mais pour que cette vérité s’actualise en vous, c’est autre chose. C’est une expérience « orthodoxe » pour moi que d’avoir trouvé tous les éléments de réponse dans la tradition juive. Ainsi, de façon systématique, mais par un autre chemin, j’arrive  aux conclusions des Pères de l’église. 
Une expérience qui reste extraordinaire, c’est lorsque j’ai compris de façon  argumentée, académique et historique que saint Jean Chrysostome n’était pas hostile le moins du monde aux Juifs. J’avais lu des textes de lui sans savoir les lire et ils m’avaient choqué, blessé, et un érudit américain m’avait ouvert la clé de lecture de ces textes par rapport à la rhétorique grecque. Ainsi se trouvait résolue cette énigme folle : comment peut-on écrire des choses aussi horribles et concevoir une anaphore eucharistique aussi magnifique ? Rien n’était anti-juif, il suffisait de savoir lire…

4.) Que signifie pour vous le fait d'être orthodoxe dans une société occidentale et quel serait votre témoignage pour la conscience occidentale contemporaine?
Être orthodoxe dans une société occidentale revient concrètement à nager à contre-courant. Mais je prends cela comme une grâce, car, comme beaucoup de Juifs, je crois au mérite : quelque chose de durement acquis a plus de prix que quelque chose de simple. Néanmoins, si cela est satisfaisant pour moi, c’est en général négatif pour autrui : ce n’est pas amené à se populariser. L’Orthodoxie restera toujours confidentielle, car les orthodoxes n’ont pas le sens de la mission. Le problème linguistique est une belle illustration  de cela : tant que les orthodoxes voudront garder, au mépris de la Tradition, une approche linguistique fermée, inaccessible à l’environnement proche, l’Orthodoxie ne se développera jamais en occident. Ainsi, les roumains célèbrent en roumain, les russes en russe et les grecs en grec. Les exceptions sont rarissimes. Vouloir apporter cela aux autochtones n’est clairement pas une ambition des orthodoxes de diaspora. L’occident est déjà tellement hostile au Christianisme, que sans réelle volonté et technique de mission, rien n’est possible.

Le témoignage qui en résulte est donc très modeste. Mais il est le suivant : votre  monde n’a aucun avenir. Il contient en lui-même les raisons de son propre anéantissement. Il regarde de haut des mondes qui sont multi-millénaires, et leur affiche le mépris que les adolescents renvoient à leurs parents au moment de leur plus grande ingratitude. On retrouve bien ceci dans l’ingratitude de l’occident, enfant du Christianisme et qui le renie. Mais c’est un enfant qui est ce qu’Esaü est à Isaac : un enfant qui a trahi et déçu. L’occident, dans un regard orthodoxe est un monde violent, centré exclusivement sur l’argent, le futile, et voit la technologie comme une fuite en avant dans une singerie satanique de tous les objectifs du chrétien : l’immortalité est promise par une science puissante et inquiétant là où l’église offre l’éternité.

L’occident a produit des merveilles conceptuelles au niveau de la  pensée abstraite, qu’on a réuni sous le vocable de « philosophie ». Ce qui manque à l’occident aujourd’hui, c’est de redécouvrir tout ce continent perdu de la pensée que sont les Pères de l’église. Cela peut être une porte de sortie honorable pour sortir de cette impasse qui met le monde en péril. Le constat de l’orthodoxe que je suis est très pessimiste concernant l’occident. Je pense que nous partageons tous le sentiment de Jonas parcourant Ninive pour appeler les gens au repentir, mais que cette fois Ninive ne se repent pas…


5.) Quels sont les livres orthodoxes qui vous avaient impressionnés le plus et qui devraient être lus par ceux qui désirent découvrir et comprendre l'orthodoxie?
Dans les livres orthodoxes vous avez différents types. Cela peut aller de l’ouvrage de théologie qui n’a rien à envier à de la philosophie allemande en terme de complexité et de densité, ou bien les essais plus accessibles, ou bien encore les textes plus spirituels qui s’adressent davantage au cœur. Ces derniers seront plus intéressants pour des gens souhaitant découvrir l’Orthodoxie. Les trois ouvrages qui me viennent à l’esprit ne me semblent pas les plus adaptés à un public totalement néophyte. Ce sont des ouvrages de théologie, mais ce  sont ceux qui m’ont le plus durablement impressionné et influencé. Le premier est « L’eucharistie, sacrement du royaume » du Père Alexandre Schmemann. Il s’agit d’une étude sur la théologie de la Liturgie et de toute la dynamique et cohérence eucharistique de la Liturgie. Le second est « Judas, l’apôtre félon » du Père Serge Boulgakov. Il s’agit d’une étude précise sur ce cas épineux : si Jésus a choisi celui qui devait le trahir, puisqu’il est Dieu, il ne peut se tromper de la sorte. Donc, que signifie ce choix ? Le troisième est également du Père Boulgakov : « La vénération de l’icône ». Il s’agit d’une œuvre de tout premier plan, car il n’y avait auparavant, aucune définition dogmatique de l’icône, et le septième concile œcuménique n’avait pas répondu sur le plan dogmatique, mais du point de vue de la Tradition.
6.) Klaus Kenneth, un penseur orthodoxe de Suisse disait : "l'Orthodoxie est une voie royale et il n'y a pas une autre voie qui pourrait aider l'homme pour gagner la rédemption". Etes-vous d'accord avec cette affirmation?
En préalable, il est très difficile de commenter une phrase hors de son contexte. Peut-être l’auteur apporte-t-il une nuance, une précision qui rééquilibre. En tout cas, si une personne disait cela, et rien que cela, je ne serais d’accord qu’à moitié avec elle. « L’Orthodoxie est une voie royale » est l’évidence même, et « il n’y a pas d’autre voie » est une erreur dans la compréhension de la miséricorde divine et du plan de salut de Dieu pour l’homme. Cela tient probablement à une méprise sur ce qu’est l’Eglise. La définition de saint Irénée de Lyon dans son Traité contre les hérésies est que là où souffle l’Esprit, là est l’Eglise. Il ne s’agit pas donc pas uniquement de l’Orthodoxie, avec son histoire, sa liturgie, ses habitudes, sa beauté, etc. Croire que l’Eglise, corps mystique du Christ n’est là que lorsque nous sommes dans une Orthodoxie parfaite, est une vision bien étriquée du corps mystique du Christ. Son corps est bien plus vaste que cela. Son corps est aussi là où est la miséricorde, aussi là où est la compassion. Si on relie le discours eschatologique rapporté par Matthieu dans son Evangile, on voit que le Christ nous jugera non pas sur notre Orthodoxie, mais sur notre miséricorde et nos actes. Le tribunal du Christ n’est pas un jury de doctorat en théologie dogmatique. L’Orthodoxie est une voie royale, en ce sens qu’elle ne cesse de nous le dire : nous allons mourir, nous allons  passer devant ce tribunal, et ensuite il sera trop tard. En ce sens, c’est la voie royale, comme certains lycées préparent au baccalauréat. On peut passer le bac sans passer par ces écoles prestigieuses, mais c’est rare. Et l’échec est rare dans ces écoles prestigieuses et entraînées. En cela, les parents qui baptisent leurs enfants dans l’Orthodoxie, ne pourront jamais rien leur offrir qui atteigne ce prix là.

7.) Je vous prie de me parler un peu sur votre héritage juif et de mettre en évidence sa signification et son importance pour votre parcours spirituel dans la tradition orthodoxe.
Je suis orthodoxe parce que je suis Juif. C’est pour moi une évidence. Aucune forme de christianisme en dehors de l’Orthodoxie n’a une logique juive  qui montre bien cette filiation directe, qui échappe à nombres d’orthodoxes. Le Judaïsme est une immense et interminable démonstration, preuve et évidence de la véracité de la position chrétienne orthodoxe. C’est pour cela que pour moi, les deux sont intimement liés.
Plus le Christianisme s’éloigne de l’Orthodoxie, plus il devient contradictoire avec la logique juive. Ainsi le catholicisme romain est un peu contradictoire avec un fonctionnement juif. Le protestantisme est beaucoup contradictoire avec un fonctionnement juif. Et le néo-protestantisme est violemment contradictoire avec le fonctionnement juif. Tout ceci est une évidence pour qui s’intéresse à cette tradition. C’est d’autant plus étonnant quand on constate la méfiance chrétienne orthodoxe pour le judaïsme. On la voit se manifester dans le rapport avec la Loi mosaïque, avec l’Ancien Testament, etc.  En fait, pour résumer, un juif qui connait bien sa tradition, et qui reconnait Jésus de Nazareth comme Messie, ne peut qu’être chrétien orthodoxe. C’est une évidence qui se construit dans l’étude, depuis des années. J’ai décidé de transmettre cela dans les cours de Bible que je donne  dans ma paroisse ou en France dans un centre orthodoxe parisien. Si je peux apporter une chose en retour à l’Eglise, en réponse à tous les trésors dont elle m’a comblé, c’est cela : n’ayez pas peur de vos racines juives !!! elles ne font que confirmer votre fidélité aux Saints Apôtres !! Faites comme Saint Jérôme, ou comme l’immense Origène : étudiez la tradition juive, n’hésitez pas à aller voir des rabbins. Ils ne feront pas de vous des Juifs. Ils feront, si vous avez le Christ ancré dans votre cœur, des Chrétiens orthodoxes encore mieux installés dans leur Tradition.
C’est dans cet esprit que je suis des cours de Talmud à Paris, dans une synagogue. Rares sont les cours où  je ne peux pas faire un lien avec un domaine du Nouveau Testament. L’Orthodoxie a ce paradoxe pour moi : je ne me suis jamais senti aussi Juif, que depuis que je suis orthodoxe.
2.) Etant donné votre identité juive, je vous propose de nous présenter votre manière orthodoxe dont vous comprenez maintenant le Judaïsme. Donc, quelle est votre perspective orthodoxe sur le Judaïsme et le monde juif?
Le Judaïsme est ce qu’il faut faire, si l’on est Juif et si l’on considère que le Messie n’est pas encore venu. En ce sens il s’agit d’une sorte de bizarrerie historique. Je vois cela de l’intérieur et de l’extérieur à la fois. De l’intérieur, pour un Juif, c’est ce que Dieu a demandé. Donc, en un sens, cela ne se discute pas, cela se vit. Mais de l’extérieur, en tant que chrétien orthodoxe, c’est une sorte d’univers décalé, dans un autre espace-temps. Ce problème théologique ardu est adressé par Paul dans son Epitre aux Romains, car au-delà de l’erreur que cela comporte dans une relation à la vérité, cette bizarrerie historique est voulue par Dieu. Ma vision orthodoxe ne va donc pas être éloignée de ce que dit Paul sur ce sujet. Et pour le comprendre, une fois encore, les lunettes de la lecture juive sont difficiles à mettre de côté : on lit un texte de rabbin, et il faut saisir la mécanique particulière de la forme rhétorique et du mode  de  pensée. Cet accident historique que représente la survivance du Judaïsme est voulu par Dieu, providentiel, et lié au salut des non Juifs. C’est parfois une source de tristesse chez  moi, lorsque je lis des auteurs chrétiens, considérer que les Juifs n’ayant pas reconnu Jésus comme Messie sont abandonnés de Dieu, rejetés, méprisés. Cette théologie médiocre avait été anticipée par Paul.
D’un autre côté, mon regard sur le monde Juif est assez dur. Je constate une grande décadence de l’enseignement, du niveau général en rapport avec la religion. Je parle ici du Judaïsme francophone, car je n’en connais pas d’autre véritablement. Il n’y a plus de grands maîtres comme il y a quelques décennies, et beaucoup de rabbins forts mauvais, enseignent des choses qui les dépassent infiniment. Ces enseignants donnent une image bien terne de ce qu’est le Judaïsme. Une bonne façon de les débusquer : leur appréciation du Christianisme. Généralement, ceux qui voient le Christianisme comme un phénomène étranger, incompréhensible, externe sont le plus souvent très mauvais. Ceux qui voient cela comme quelque chose de compréhensible, de logique, d’intéressant sont le  plus souvent de qualité…

3.) Quels sont à vos yeux les points communs entre la spiritualité orthodoxe, que vous choisie en tant que manière de vivre, et la spiritualité juive?
Je serai tenté de répondre : au Christ près (ce qui n’est pas un mince détail), tout est commun, convergeant et harmonieux. Pour les ignorants en Judaïsme, on se dit au départ que tout ce qui est vraiment orthodoxe est étranger au  judaïsme : l’icône, la Trinité, l’Incarnation, etc. Mais pour ceux qui connaissent le Judaïsme de façon non superficielle et honnête, tout s’harmonise très bien. Pour répondre précisément à  votre question, je dirais : la tradition orale. Le Judaïsme est une tradition orale. Cette tradition orale s’est retrouvée avec le temps dans de l’écrit, mais il faut bien comprendre qu’il y a tout un corpus que les Juifs appellent « Torah orale ». De la même façon, dans la Liturgie orthodoxe, nous lisons des textes pour réaliser l’acte liturgique, ces textes sont du domaine oral. Cette tradition orale chrétienne, essentiellement liturgique et traditionnelle est la parfaite continuité de l’oralité juive. En ce sens, c’est le point commun vraiment premier. Je vois toujours avec amusement, tristesse ou irritation selon mon humeur, cette défense scrupuleuse de l’écrit seul et du refus de toute tradition orale dans certaines formes déviantes de Christianisme. En effet, pour un Juif, l’écrit comme  seule référence est la marque d’une trahison, d’une incompréhension et d’un postulat des plus saugrenus. Cette référence à l’écrit seul est le plus souvent présentée comme la préservation scrupuleuse de la vérité authentique, alors qu’elle en est l’exact opposé. Je relis ainsi avec un bonheur constant cette réponse cinglante de Saint Basile le Grand à ceux, qui déjà à son époque mettaient en doute ce qui n’étaient pas écrit dans la Bible : c’est la Tradition orale de l’église. Toute cette oralité si juive, est dans notre Liturgie : dans les Ménées, dans le Paraclitique, dans tous les chants de notre Liturgie. Cette façon de procéder, n’est que l’enseignement du Christ et des apôtres, rabbins juifs du premier siècle, qui comme tous les Juifs pieux d’avant et d’après ont vécu dans une immense oralité


mardi 16 décembre 2014

Compte rendu d'une session entre juifs et chrétiens - Découvrir le judaïsme



« Découvrir le Judaïsme »
session d'Angers, août 2014

Voici quelques points de vue de chrétiens orthodoxes ayant participé à la session estivale de découverte du Judaïsme, organisée par le diocèse catholique d'Angers et la communauté juive locale. Une vingtaine d'orthodoxes y étaient présents, issus de diverses juridictions ((Métropole roumaine, antiochienne, diocèse Serbe).

Découvrir le Judaïsme : les chrétiens à l’écoute.


La rencontre a commencé par l’intervention de Franklin Rausky, enseignant juif, qui restera pour moi la plus marquante et d’une grande et belle pédagogie.
Franklin Rausky a repris la typologie des quatre enfants présents autour de la table pascale (Seder de Pâques) : celui qui pose de bonnes questions, celui qui se désolidarise de sa communauté (le pervers) en demandant ce que cette soirée et ce mémorial (et plus que mémorial) signifie "pour vous" (il ne s'inclut donc pas dans la communauté), celui qui est fasciné et naïf mais ne pose pas de vraies questions et celui qui ne sait pas questionner.
Il a parlé de la transmission et de la nécessité pour tout enseignant de se mettre à la portée de son élève, de savoir susciter des questions, mais aussi de savoir répondre même à un questionnement hostile, car les nouvelles générations remettent en question leurs aînés et ne sont jamais monolithiques. Nécessité également pour éviter les "conflits" de générations que les "anciens" soient à l'écoute des "jeunes" et pour les "jeunes" de recevoir l'expérience des "anciens": donc que chaque génération aille à la rencontre l'une de l'autre.
D’autres moments marquants ont été les témoignages d’Eva et Louis Pidhorz et de Myriam Berdugo sur le vécu quotidien de l’observance des mitzvot (prescriptions contenues dans la loi juive). L’état d’esprit serein et libre de ces interventions a su dépasser les nombreux préjugés concernant le « joug » et la contrainte trop souvent associés à ces pratiques. Le sens et l’état d’esprit de la recherche de relation et d’écoute de Dieu étaient mis en valeur.
Comment susciter des questions, des ouvertures, chez nous chrétiens qui, trop souvent, ne savons pas nous poser de questions sur les sources et l’héritage juifs de notre Église ?
Des chrétiens à l’écoute donc…. Mais que signifie cette écoute ?
Pourquoi reléguer les Pères de l’Eglise à des figures négatives qui ont fait le lit de l’antijudaïsme chrétien et ne pas faire appel à toute la richesse de ces sages ? Comment espérer nous reconnecter à nos racines juives en coupant les branches des Pères les premiers à se greffer sur elles ? Et, pour reprendre les mots de Franklin Rausky,  « parce que la transmission n’est pas celle d’un paquet de vieux vêtements qui passent d’une génération à l’autre », mais qu’il s’agit d’une tradition vivante, il nous faut renouveler notre lecture et notre approche des Pères sans les diaboliser et sans les idéaliser non plus. Là se trouvent sans doute la mission et l’apport spécifiquement orthodoxes dans le dialogue

Le concile Panorthodoxe en préparation pour 2016 saura t il prendre cette question et ses enjeux à bras le corps ou se contentera-t-il de remuer la poussière de vieilles questions obsolètes ?... Là plus encore qu’ailleurs, il s’agira de mettre en pratique les enseignements de monsieur Rausky : nouvelle et ancienne génération se devant d’aller au devant l’une de l’autre. « Le bonheur ne passe pas par la destruction de l’Ancien monde » (et donc des Pères) et l’ancienne génération doit accepter le questionnement et le renouvellement des enseignements patristiques… sous peine de sclérose, d’archaïsme  et d’anathème comme l’annonce le prophète Malachie…

Concernant les prises de consciences et changements à effectuer par et dans l’Église orthodoxe, je reprendrai trois points évoqués par le Père Remaud dans son intervention du 16 juillet : la nécessité urgente pour nous, chrétiens orthodoxes comme catholiques, de cesser de nous considérer supérieurs aux juifs : «  le chrétien succombe facilement à la tentation de regarder de haut ceux qui, dans son esprit, en sont encore à une étape qu’il a lui-même dépassée, ou qu’il croit avoir dépassée. Le juif en serait à un stade moins avancé que le chrétien dans l’histoire religieuse de l’humanité. » La nécessité de chercher à connaître et comprendre avec bienveillance les raisons pour lesquelles les juifs n’ont pas accepté l’Evangile sans les réduire à un légalisme réducteur et l’application de lois contraignantes et sans intérêt …. Cette vision, réductrice entre toute, doit pouvoir changer sous le regard neuf porté sur les mitzvot (commandements), par l’étude objective et symbolique. Nécessité de comprendre leur attachement à la terre de Canaan et à ne pas exporter dans cette étude les préjugés politiques liés au conflit israélo-palestinien…

Je conclurai ce compte rendu par le petit regret de n’avoir pu participer à tous les offices de la synagogue par manque de place et mesures de sécurité…. Le shabbat avec toutes ses étapes, vécu il y deux ans à la Hublais donnait une saveur toute particulière à ce temps joyeux et béni et ce en particulier grâce aux enseignements clairs et profonds du rabbin Yehuda Berdugo dont on aurait ici souhaité profiter de manière plus complète.

Mireille Cohen (métropole roumaine)

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Quelques remarques à la suite de la session de juillet 2014 à Angers

Enseignement pour le monde orthodoxe :
Tout d’abord, le constat d’un très grand décalage dans l’avancée de la réflexion entre les orthodoxes et les membres de l’Église de Rome. Ces derniers ont engagé ce dialogue depuis déjà plus de 80 ans (je fais allusion aux initiatives prises par Jules Isaac), alors que, nous orthodoxes, nous sommes sur un terrain pratiquement vierge (sauf quelques rares exceptions…).
L’importance du sujet n’est d’ailleurs pas encore acquise et je m’en suis aperçu lors d’un échange entre nous à la fin du colloque. En effet, la lecture et la méditation des textes biblique à la lumière de l’hébreu, et plus généralement de toute la tradition orale (talmud entre autres,) constitue un champ immense à explorer dans la continuité entre autres d’Origène qui, lui, était imprégné de culture juive.
Nous sommes arrivés à la conclusion qu’un véritable travail universitaire est à entreprendre, ne serait-ce que pour relire les écrits de nos Pères en contextualisant tous les textes qui sont porteurs de ce que nous percevons aujourd’hui comme antijuifs, en priorité les textes liturgiques (mais aussi les homélies des Pères et les textes doctrinaux). Cette démarche conforterait ainsi l’importance que, nous orthodoxes, portons à la Tradition avec grand T (en référence aux Pères), dans sa dimension vivante et, Dieu aidant, toujours renouvelée et reformulée (autrement dit une vraie tradition orale comme savent si bien la décrire nos frères juifs).

La place des orthodoxes au sein de l’AJCF :
Cette question découle de ce qui été dit ci-dessus et il apparaît maintenant évident que le positionnement est subtil dans notre contexte franco-français, où la posture minoritaire de notre communauté orthodoxe nous oblige à beaucoup de modestie. Mais nous le savons bien dans la recherche de la Vérité, les notions de majorité et de minorité n’ont pas leur place. La question est de l’ordre de la Foi.
Concrètement, le travail qui consiste à nommer avec grande clarté ce qui nous différencie de nos frères de l’Église de Rome dans la relation avec les Juifs est un travail préliminaire qui me semble indispensable. Il doit être entrepris à la fois discrètement, pour que notre liberté d’expression ne soit pas entravée, et pour ne pas être entraînés malgré nous (compte tenu de la disproportion des effectifs) dans une grande confusion. Ce travail servira de piliers sur lesquels un vrai dialogue pourrait, alors, s’établir. Par exemple : l’importance de l’oral, l’importance du rite dans la tradition orthodoxe… Ce n’est que, en ayant exprimé avec clarté ce qui nous différencie, qu’un vrai dialogue devient possible.
Mais, si telle était l’orientation retenue, la voie est étroite entre cette démarche envisagée et l’enfermement dans une certaine « superbe » de celui qui pense détenir La Vérité, attitude qui constitue le péché traditionnel de l’Orthodoxie…
Une clé (parmi d’autres) pour un œcuménisme chrétien :
Enfin et en guise de conclusion, et même si à première vue cela va sembler contradictoire avec ce que j’ai exprimé plus haut, je crois que la démarche œcuménique est très enrichie par ces travaux en commun, où l’élément central est la relation que, comme chrétiens, nous entretenons et développons avec nos frères juifs, et non l’étude en commun de ce qui nous différencie ou nous réunit. L’intérêt du sujet de la relation avec nos frères juifs pour tous ceux qui ont participé à ce colloque est une évidence, sinon ils ne seraient pas venus même comme participants. Par ailleurs, la démarche œcuménique et la recherche de la pleine communion des Églises est aussi un sujet auquel je crois, et qui, avec l’aide de Dieu, peut avancer dans l’écoute et le dialogue franc. Mais je crois aussi que c’est en travaillant ensemble sur des sujets communs que nos différences peuvent être identifiées et exprimées au détour d’une autre problématique et non dans une confrontation stérile d’idées et de concepts ou de lecture de l’histoire. N’est-ce pas le Pape François qui disait que l’œcuménisme se construit dans le développement des relations entre des personnes et non dans des échanges de concepts entre théologiens (sans être du mot à mot, telle était, je crois, la pensée qu’il exprimait) ?  Faire ensemble ce travail de développement des relations avec le judaïsme est beau champ d’application.
Cela peut paraître contradictoire avec la nécessité que j’ai exprimé plus haut de travailler dans un premier temps à ce qui nous différencie (mais il est possible d’œuvrer de façon simultanée sur les deux registres). S’il s’agissait là d’une belle antinomie, c’est au cœur même des antinomies acceptées que l’on change de plan et que le nouveau peut apparaître, autrement dit, que l’Esprit Saint peut œuvrer. Ne serait-pas là déjà un peu la Résurrection ?
+ Marc Génin (diocèse serbe)

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Dans le cadre des amitiés judéo-chrétiennes, du 15 au 20 juillet 2014, au "Bon Pasteur" à Angers a eu lieu sur le thème de la transmission, la 3e session où chrétiens catholiques, orthodoxes et protestants étaient invités à dialoguer avec les membres de la communauté juive.
Le fil conducteur de ce dialogue se trouve dans les versets du psaume 78,v.3-5 : »ce que nous avons entendu, ce que nous connaissons, ce que nos pères nous ont raconté, nous ne le cacherons pas à leurs fils, à la génération future rapportant les louanges de Hachem, sa puissance et les merveilles qu'Il accomplit… Il commande à nos pères de les transmettre à leurs fils ».
Ces quelques lignes rendent compte de la journée du vendredi, au cours de laquelle j’ai rejoint nos amis orthodoxes présents à cette session et pris part aux activités avec Léone Monzo de Nantes, dont le cheminement dans l'étude de la première alliance et du texte hébraïque depuis une quinzaine d'années était réveillée par les intervenants de cette journée.
Comme chaque jour, ce vendredi a démarré par la célébration des matines orthodoxes où tous les participants à la session étaient conviés, matines célébrées par le père Vasile Mihoc, prêtre orthodoxe roumain et deux autres prêtres présents.

À 9h00, la première conférence est donnée par le rabbin Philippe Haddad, enseignant, aumônier de la jeunesse du Consistoire parisien, très actif dans le dialogue judéo-chrétien, sur le thème :"transmettre le désir de transmettre". Son exposé s'appuie sur deux piliers, la Torah orale, la Torah écrite, à méditer jour et nuit dans une ouverture rigoureuse, une ouverture d'amour.
La torah écrite donne le total de l'interprétation et une ouverture rigoureuse, dans un esprit d'amour : aimer ses ennemis. La non agressivité n'est-elle pas la base de toute religion ?
La transmission par l'éducation des enfants est essentielle. Elle doit être pensée pour "être comprise par un enfant de trois ans" selon Rachi. Père et mère doivent connaître la Torah écrite pour la transmettre et avoir désir et volonté de cette transmission.
Les enfants sont présents à toutes les fêtes juives : dans la cérémonie de Pâques, c'est l'enfant qui pose les questions ; ils sont aussi associés à Hanouka, la fête des lumières et l'entrée dans l'âge adulte est marquée par la bar-mitsva, ce qui littéralement signifie qu’il devient "fils des commandements de la Torah".
Il concluait sa conférence en parlant d'un 21e siècle "inter-religieux".

À 10h45, la seconde conférence était donnée par le père Philippe Loiseau, exégète catholique, de la faculté de théologie d'Angers.
Son thème :"la transmission dans le Nouveau testament", pour devenir "parole vivante" du Père ou "torah vivante", sous l'inspiration de l'Esprit Saint, afin de mettre en pratique les paroles et les commandements du Seigneur (Matthieu VII, 21-27).
Dans une analyse serrée des Évangiles et en s’appuyant sur la littérature rabbinique, il montre que Jésus était un Juif pratiquant, enraciné dans le Judaïsme de son temps, foncièrement respectueux de la Loi  et que l'enseignement s'est toujours fait dans une perspective de transmission, ne dérogeant pas aux règles du judaïsme.

Après le déjeuner, l'après-midi débutait par des ateliers à thèmes différents.
Leone a participé à l'atelier animé par Sandrine Caneri, orthodoxe, chargée des relations avec le judaïsme par l'Assemblée des Evêques Orthodoxes de France. Son thème :"lien entre judaïsme et christianisme orthodoxe". Elle rapporte : «  Le père Vasile Mihoc, théologien orthodoxe réputé, rejoignit notre groupe et l'atelier devint rayonnant du "dit" de ces deux voix. Leur dialogue et les échanges sur le thème de l'atelier furent très enrichissants ».
Dans le même temps, je participais à l'atelier traitant du thème : "la diversité du judaïsme". Cet atelier, animé par Liliane Apotheker, a montré le cheminement historique et les voies spirituelles complémentaires du judaïsme actuel. En préambule, elle rappelle que "la diversité est vivifiante et que la certitude d'une vérité est mortifère". Le courant majeur du judaïsme orthodoxe n'est pas monolithique, il y a plusieurs courants (ashkénazes et séfarades).
Il est important de se rappeler que judaïsme signifie "peuple avec une religion". L'orthodoxie peut être vue comme un "congélateur", mais sans ce mouvement, que serait devenu le judaïsme ? Deux courants récents sont d'une part le judaïsme "néo-orthodoxe", né en Allemagne au 19e siècle. Il est plus conscient d'une intégration, on adopte la langue du pays, on s'intéresse aux préoccupations sociales, on donne une place significative aux femmes. Une autre branche nouvelle, est le judaïsme libéral, (MJLF, en France) qui  peu à peu revient à plus de pratique.
Pour être complet, il faut aussi citer le judaïsme "Massorti" qui représente une voie médiane entre orthodoxie et libéralisme (la Loi, la pratique religieuse, le souci de l'autre). L'engagement dans le dialogue inter-religieux fait aussi partie de ses préoccupations.

Ce fut une journée pleine d'enseignements et de rencontres où l'on a ressenti le lien fondamental qui nous rattache au Dieu unique. Nous regrettons de n'avoir pu assister ce vendredi soir à l'office d'entrée en shabbat, ni d'avoir pu être le dimanche matin à la divine liturgie orthodoxe qui réunissait avec les participants de la session, des orthodoxes angevins.

Guy Lumeau (Archevêché – Angers)

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mercredi 4 septembre 2013

Compte rendu de la session sur les Pharisiens



Compte rendu de la session sur les « pharisiens »


            Entre le 24 au 28 juillet 2013 nous nous sommes retrouvés un groupe d’orthodoxes (dont des membres de l’Archevêché, et de la crypte) à Rochefort sur Loire près d’Angers, chez Agnès Desanges, qui fait partie de la nouvelle paroisse orthodoxe d’Angers pour essayer de découvrir qui sont les pharisiens de l’Évangile. Ce fut un temps ecclésial, convivial, fraternel et joyeux. Nous avons pu célébrer matines et vêpres chaque jour, présidés par le Père Marc Génin qui était parmi nous. Et rejoindre la liturgie de la paroisse autour du Père Syméon Cossec, le dimanche. Nous avions quelques orateurs pour nous guider dans cette visite : Sandrine Caneri, le rabbin Philippe Haddad et un couple de la communauté juive d’Angers, Eva et Louis Pidhorz qui nous ont témoigné de leur vie juive au quotidien.

Explorer qui sont ces pharisiens fut une aventure originale, car nous croyions savoir. Mais nous nous sommes aperçus que le sujet était plus complexe et contrasté qu’il n’y paraissait et que nous avions plutôt des idées préconçues, négatives et biaisées à leurs sujets. Le terme même de « pharisien » a connu une évolution qui rend sa signification difficile qu’il faut expliquer pour en cerner le sens de façon juste.

Un disciple des pharisiens nous parle de ce qu’il connaît mieux que nous
Plutôt que de parler des pharisiens et des juifs à leur place, nous nous sommes mis à l’écoute de ce qu’ils nous disent d’eux-mêmes. C’est pourquoi nous avions invité le Rabbin Philippe Haddad qui se considère être l’un des héritiers du judaïsme pharisien, pour nous en parler.
 Il nous a d’abord brossé un tableau historique de l’émergence du pharisaïsme puis du rabbinisme et du rapport entre la tradition écrite et la tradition orale. Il est parti de la destruction du premier Temple en -586, puis de l’exil en Babylonie et de son impact, de l’élaboration progressive du texte biblique, dans son passage de l’oral à l’écrit, la touche finale ayant été donnée après la destruction du second Temple en 70 de notre ère, à Yavné. Il a parlé de l’importance du rôle des scribes en tant que gardiens de la mémoire avec Esdras (-398) et Néhémie. La grande Assemblée fondée avec Esdras (120 Anciens) sera considéré ensuite comme l’ancêtre du Sanhédrin.  Il nous a fait part de sa réflexion sur la pédagogie de la transmission. Pour lui, les scribes ont considéré que les prophètes ont échoué dans leur œuvre de transmission et de réveil des consciences, ils ne furent pas suffisamment des pédagogues de proximité. Scribes et pharisiens ont donc démocratisé l’enseignement et la pratique afin de les ouvrir à tous et qu’ils ne soient plus réservés aux seuls prêtres quand ils officient dans le Temple.
La Torah est la parole de Dieu, la voie qui mène à Dieu, c’est une source d’inspiration pour notre conduite, nos paroles, et nos pensées. Elle contient trois thèmes majeurs : l’amour du prochain, de l’étranger et de l’Éternel. Le livre des psaumes révèle un nouvel amour celui de la Torah. Il s’agit d’un amour en pensée, en paroles et en actes.
Il a insisté pour dire qu’au moment du second Temple, et au temps du Christ, nous sommes en présence d’un judaïsme pluriel. Les pharisiens défendent le libre arbitre dans un monde où le déterminisme est prédominant. Pour eux l’âme est éternelle, ils croient en la résurrection des morts, à l’existence des anges et des esprits. Autant de croyances dont nous sommes largement héritiers.

Découvrir les différents usages du mot pharisien
Sandrine Caneri nous a donné plusieurs enseignements sur le même sujet. En commençant par une explication du sens du mot. Le terme « pharisien » semble venir de la racine « paroush » (au pluriel peroushim) qui signifie : séparé. Ce mot à l’origine est connoté de sectarisme et dissidence, à l’intérieur même du judaïsme. A l’origine, ce terme de pharisien est employé pour désigner les ennemis des sages et ceux qui polémiquaient avec eux. Il peut même être utilisé comme insulte. C’est la raison pour laquelle les sages ne sont jamais identifiés aux pharisiens dans le Talmud. « Un Sadducéen disait à Gebiha b. Pesisa : "Malheur à vous, criminels (Pharisiens), qui dites que les morts revivront; puisque les vivants meurent, les morts revivront-ils ? — Malheur à vous, criminels (Sadducéens), répondit-il, à vous qui déclarez que les morts ne vivront pas; puisque ceux qui n'existaient pas prennent naissance, combien plus encore revivront ceux qui ont déjà vécu!" » (Talmud Sanhédrin 91a). Cependant comme les chrétiens vont étendre à tout le judaïsme (et tous les juifs) les invectives contre les pharisiens, par réaction de défense, les juifs identifieront les pharisiens aux sages, mais cela à partir du Moyen-âge.

Lecture renouvelée de l’Évangile
Le rabbin nous a fait une lecture personnelle du Sermon sur la Montagne (Mt 5 et 6) ainsi que des six antithèses de Jésus en Mt 5, textes qu’il affectionne. Il y voit deux triades : Interdiction du meurtre, de l’adultère et du divorce. Puis Loi sur le serment, la loi du talion et l’amour des ennemis. Il a distingué les deux formules : « on vous a dit, moi je vous dis ». Et : « vous avez appris qu’il a été dit aux anciens ». Il a posé la question : qui étaient ces anciens ? Etaient-ils antérieurs aux prophètes ou les maîtres de la grande assemblée ?
Quant à l’idée de la peine de mort, dans le texte de la Torah, elle était déjà rendue impraticable par les maîtres du Talmud. La responsabilité personnelle est le leitmotiv de l’enseignement et du comportement des pharisiens. Jésus la développera également, lui qui nous conduit vers une authenticité dans notre comportement. Il critique l’hypocrisie, et les gens caméléons. Le rabbin trouve l’exigence de Jésus très grande et nous a touchés par son empathie avec lui.
Puis il nous a fait une étude de la péricope des épis arrachés Mt 12,1-8 en nous disant que Jésus exprime la pédagogie de l’accueil. Il annonce et prépare les hommes à l’accueil du Royaume de Dieu. Il a insisté en disant que Jésus ne dit jamais que la Loi est caduque ni que le shabbat serait caduque. Au contraire il les pousse plus loin. Il est dans la méthodologie rabbinique de l’analogie, de l’allusion, de l’a fortiori, et de la déduction, tels que les pharisiens la pratiquent de son temps et aujourd’hui encore.
Les mauvais pharisiens décrits par eux-mêmes et les autres
Sandrine Caneri nous a ensuite détaillé les sept types de Pharisiens mentionnés dans le Talmud (dont six sont exécrables, seul le septième est ami de Dieu, comme Abraham) en rapport avec les six invectives de Mt 23,4-33 : « Malheurs à vous, scribes et pharisiens, hypocrites… »
C'est-à-dire que le Talmud, avant Jésus (au moins dans sa version orale) critiquait déjà vigoureusement les pharisiens hypocrites, calculateurs, ostentatoires, orgueilleux et fiers d’eux mêmes. Pour D. Flusser, Jésus distingue avec précision les mauvais pharisiens des autres. Il tient à ce que ces disciples les écoutent (Mt 23,2-3) car leur enseignement est juste.
Pour le vrai Pharisien l’homme a été créé pour être le Grand prêtre de la Création. C’est la raison pour laquelle, lorsqu’au réveil il se lève, il se lave les mains, comme le Grand prêtre dans le Temple avant d’offrir le sacrifice, car il va offrir le sacrifice de son travail dans le Temple qu’est la Création. Ce même geste est bien celui du prêtre orthodoxe au début de la proscomédie.
Après Yavné chez les Pharisiens, le mot Père est l’un des mots  qui se substitue au Nom de Dieu, le Nom qui sera devenu imprononçable.
Dans la tradition pharisienne, la nouveauté d’interprétation est suspecte. L’originalité est absolument étrangère aux anciens. « Celui qui dit une parole en citant celui qui l’a dite, celui-là rachète le monde » (Pirqé Avot 6,6). Lorsque la tradition rabbinique parle de nouvelle interprétation (ou nouvelle alliance comme en Jérémie 31,31) il ne s’agit pas d’une nouveauté radicale, qui viendrait de nulle part, mais d’un renouvellement, déjà contenu dans les prémices et le trésor de la tradition. La nouveauté est donc comprise comme un approfondissement et une plus grande exigence des mêmes préceptes. A chaque nouvelle génération, chaque maître développera à partir des mêmes commandements, leur mise en pratique et leurs implications pour leur temps.
Quelle est donc cette exaspération des chrétiens concernant les pharisiens ? Est-ce lié à l’attachement excessif à l’acte extérieur, et donc au social ? Ne serait-ce pas parce que, dans notre ignorance, nous croyons qu’il n’y a pas chez eux d’éducation à ce qui précède l’acte, donc à la pensée ? Ce que nous appelons le combat des pensées ou des passions, et que nous chérissons tant.
« Rabbi Shimon ben Lakish (IIIème siècle) enseigne : quiconque est adultère avec les yeux est appelé adultère, car il est écrit (Job 24, 15) : ‘les yeux de l’adultère guettent le crépuscule’ (pour commettre la faute) »(Midrash Pessikta Rabbati). Nos pères n’avaient-ils pas mieux que nous compris qui sont les pharisiens et la grandeur de la loi qu’ils respectent ?

Patristique
Nous avons ensuite regardé comment St Jean Chrysostome commente les mêmes péricopes de l’Évangile de Matthieu. A notre grand étonnement, Chrysostome dit que Jésus n’a jamais enfreint la Loi ni le Shabbat. (Homélie sur Matthieu XVI,2-4)

« Car il [Jésus] ne dit pas seulement; « Je ne la détruis pas; » ce qui aurait pu suffire; mais il ajoute : « Je l’accomplis; » ce qui marque que non-seulement il n’en était point ennemi, mais qu’il l’appuyait et l’autorisait. (…) Mais pour ce qui regarde la loi, il l’a accomplie en trois manières. Premièrement parce qu’il ne l’a point violée, selon le témoignage qu’il en rend lui-même, lorsqu’il dit à saint Jean: « Il faut que nous accomplissions toute justice. » (Mt. 3,15.)(…) Secondement il l’a accomplie en la faisant accomplir. Ce qu’il y a en effet de particulièrement admirable, c’est que non-seulement il a accompli la loi, mais qu’il nous a donné sa grâce pour l’accomplir. (…) On peut trouver encore une troisième manière selon laquelle Jésus-Christ a accompli la loi, c’est en y ajoutant les préceptes de la loi nouvelle. Car tout ce que Jésus-Christ dit dans l’Evangile n’est point la destruction, mais plutôt la confirmation et l’accomplissement de la loi ancienne. (…)
Jésus veut d’abord faire évanouir entièrement l’apparente contradiction de la loi avec sa doctrine. C’est pourquoi après avoir dit : «Ne pensez pas que je sois venu détruire la loi, » et donné plus de force à son affirmation en ajoutant: « je ne suis pas venu la détruire, mais l’accomplir, » non content de cela, il insiste encore en ces termes: « Car je vous le dis en vérité, avant que le ciel et la terre passent, un seul iota, un seul trait ne passera point de la loi sans que tout s’accomplisse. »
C’est la même chose que s’il eût dit: il est impossible que la loi ne soit accomplie. Il faut nécessairement qu’elle soit observée jusqu’au moindre iota. C’est ce que Jésus-Christ a fait, lui qui l’a parfaitement accomplie. (…) Considérez encore comment Jésus-Christ autorise la loi ancienne, comme il fait voir, en les comparant, que ces deux lois sont comme deux sœurs qui n’ont qu’un même père; puisqu’en effet elles ne diffèrent que du plus au moins, il s’ensuit qu’elles sont du même genre. Ainsi il ne détruit point la vieille loi, au contraire, il la développe.

Cette notion de loi nouvelle chez Jean Chrysostome, qui puisera du même trésor, du neuf et de l’ancien, n’est-elle pas de la même veine que celle des pharisiens puis des maîtres du Talmud ?

Conclusion 
Les pharisiens démocratisent ce que le Grand Prêtre vit dans le Temple. Ils l’incarnent au quotidien. La table de la maison devient comme l’autel du temple, le lieu du rituel familial. Les pharisiens sont dans la continuité des prophètes. La Torah est une législation pénale, civile, économique, sociale et religieuse. C’est une instruction totale, divine, et joyeuse. Elle concerne tous les domaines de la vie. Pour chaque situation nouvelle il faut trouver l’occasion concrète de faire la volonté de Dieu. C’est ce que l’on appelle la mitsva (le commandement). Tout cela se fait dans la joie de l’étude et l’effusion de l’Esprit, où se développe une tendresse dévotionnelle par rapport à la Torah, qui n’est ni une oppression ni une contrainte mais donne sa structure à l’existence quotidienne. Dieu est la source d’une pratique, et non pas objet de spéculation[1].

Pour continuer la recherche sur ce sujet si passionnant où Jésus est entendu dans son milieu.
Shalom ben Chorim, Mon frère Jésus, Seuil, 1983.
David Flusser, Les sources juives du christianisme, ed de l’éclat, 2003
A. Cohen, Le Talmud, Petite bibliothèque Payot 65, 2003.


[1] La fin de ce paragraphe est emprunté à Paul Ricoeur, Pharisiens et Chrétiens, SENS 1/2-1980, p.8-10.